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:: "Juste un jour dans Arrada..." ::

 
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Elysyon
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MessagePosté le: 14/09/2012, 15:32    Sujet du message: "Juste un jour dans Arrada..." Répondre en citant

[HS]Disponible en partie publique dès maintenant! Je vais continuer à poster les nouveaux chapitres séparément sur mon espace perso, mais ici je les fusionnerai au fur et à mesure sur mon premier post, pour que vous puissiez laisser vos commentaires/critiques/suggestions ici (parce que oui, j'y tiens, c'est ce qui fait avancer!). Sur ce, je vous souhaite à tous une bonne lecture![/HS]




Juste un jour dans Arrada... (partie I)

Les éclats de voix provenant de l’étage en dessous étaient étouffés par l’épaisseur du plancher, pourtant ils furent suffisamment sonores pour le réveiller. Miyuki souleva sa tête de l’oreiller avec effort, mécontent de se faire tirer du lit de si bonne heure par leur dispute. Probablement à propos de la composition des nouveaux groupes, l’ordre du jour depuis plusieurs semaines déjà.

“Ils sont pénibles...”

Il oscilla encore quelques instants entre sortir du lit ou se rendormir, assez tenté par cette dernière option, mais la raison finit par l’emporter et il se leva. Il ne fut pas surpris en ouvrant sa porte de trouver Elysyon juchée sur la rambarde de l’escalier. Elle semblait tendre l’oreille vers la discussion animée quelques mètres plus bas, mais il savait pertinemment qu’en réalité, elle l’attendait.

“Bien dormi?”
“Pas dormi du tout.”

La réponse donnée sur un ton laconique lui ôta l’envie de demander pourquoi, il ne tenait pas spécialement à être impliqué dans les activités nocturnes “sramesques” de sa jeune protégée.

“Encore cette histoire de composition?”
“Hnn. Ça devient chiant d’entendre toujours les même choses.”
“Exactement ce que je me suis dit en me levant.” répondit-il sans chercher à étouffer son bâillement. “Harsa est réveillée?”
“Nope.”
“Pourquoi ça m’étonne pas...”

Il se dirigea vers une porte sur la droite et tambourina dessus sans ménagement.

“Va mourir!!”
"T’es attendue dans la cuisine dans dix minute blondasse!”

La réponse fut à peine plus polie que la première, et c’est avec un petit sourire que le iop descendit les escaliers, Elysyon sur les talons. La maison, presque un manoir en fait, était une des nombreuses propriétés de la famille de Baaloo. Riches nobles de Brâkmar, le fait qu’une de leur demeure soit reconvertie en quartier général de l’Arrada Kyus ne les dérangeait pas le moins du monde. C’était justement l’aîné, le poil hérissé de colère, qui était le plus virulent dans son argumentaire, tandis que son jeune frère se contentait de fixer son bol de lailait d’un regard vitreux. Petitpote n’avait jamais été du matin. Ishali lui faisait face, enfoncé sur sa chaise en arborant un air pincé, tandis qu’à côté de lui, Gondar semblait sur le point de perdre le contrôle de ses nerfs. Rien d’inhabituel en somme. L’irascible co-meneur d’Arrada Kyus avait le coup de faux facile, et tendance à trancher dans le vif dès qu’on chatouillait un tant soit peu sa patience. Cela avait au moins l’inestimable avantage de régler définitivement les problèmes. Il n’accorda pas un regard aux deux nouveaux arrivants, pas plus que Baaloo. Seul Ishali leur adressa un bref signe de tête. Petitpote continuait à fixer son bol comme s’il envisageait sérieusement de se noyer dans le reste de son lailait.

“Et tu voudrais nous envoyer combattre ce truc énorme sans même un éniripsa en soutien? C’est le truc le plus con que j’ai jamais entendu!”
“Mais on s’en tape complètement! Pour une blessure soignée, on a le temps de s’en prendre trois autres! Notre seule chance c’est de ne pas le lâcher jusqu’à ce qu’il crève!”
“Ou que vous y passiez tous jusqu’au dernier, parce que c’est ce qui va se passer!”

Si Miyuki avait eu des pupilles, il aurait probablement levé les yeux au ciel. Comme ce n’est pas le cas, il se contenta de se servir un petit-déjeuner suffisant pour trois personnes. Elysyon alla se lover dans son fauteuil préféré, le plus éloigné du centre de la pièce, en l’attendant. C’est à ce moment qu’Harsa descendit à son tour, ravissante même en peignoir et les cheveux décoiffés. Elle se jeta aussitôt au cou d’Ishali, embrassant sans gêne son petit ami. De toute façon, personne ne leur prêtait attention. Elysyon détourna le regard avec une mimique dégoûtée sans chercher à masquer le dédain qu’ils lui inspiraient. Fatigué des cris de son frère, Petitpote avait fini par se réveiller et fuyait la table, devenue arène. Il se laissa lourdement tomber dans le fauteuil à côté de la sram, qui ne s’en formalisa pas. Le plus jeune de la guilde après elle, il était un de ceux avec qui elle s’entendait le mieux. Enfin, avec lesquels elle s’engueulait le moins.

“J’en ai ma claque de ces deux-là, je me casse. Didou est déjà partit avec Miss récolter des plumes de corbac pour Hermès, tu veux venir?”

La sram interrogea Miyuki du regard, qui acquiesça. 

“Je finis de manger et j’arrive. Et essayer de les calmer si je peux...”

Devinant qu’il en aurait pour un moment, Elysyon se leva pour suivre Petitpote qui sortait déjà. Elle claqua derrière elle la porte du manoir avec soulagement, et s’élança dans les rues de Brâkmar.





Juste un jour dans Arrada... (partie II)

Le soleil pointait à peine par-dessus les hauts remparts de Brâkmar, et rien ne bougeait dans les beaux quartiers de l’Ecarlate. Après tout, les aristos pouvaient se permettre de faire la grasse matinée. Elysyon renifla avec dédain, mais un sourire se dessina bientôt sur ses lèvres. Le silence était lourd, seulement rompu par le bruit de leur pas sur les pavés de pierre sombre, et cela la mettait de bonne humeur. De par son caractère asocial et son allégeance à Sram, elle avait naturellement développé une profonde aversion pour la foule et le bruit. Néanmoins, cette plaisante impression d’être seule au monde ne tarda à disparaître au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient des quartiers laborieux de Brâkmar. Ils ne s’attardèrent pas auprès des premiers marchands qui déroulaient déjà leur étal et sortirent de l’enceinte de la cité.

Petitpote commençait à se réveiller et avait entrepris de lui décrire avec force détails le prochain équipement qu’il comptait bien acquérir prochainement. La sram lui jeta un coup d’oeil ennuyé sans répondre, mais il ne parut pas le remarquer et continua son énumération. Ce n’est que lorsqu’il franchit le zaap et se retourna qu’il se rendit compte qu’il parlait tout seul. Elle ne l’avait pas suivi à travers le portail et l’avait planté là sans prévenir. Habitué aux mauvaises manières de la jeune fille, il se contenta de grogner en se remettant en marche :

“On ne sera que trois en fin de compte... Génial.”



Elysyon avait décidé de faire un petit détour par le bois de Gueule, sans raison particulière. Elle aimait bien sa région natale, et peut-être trouverait-elle quelques plantes intéressantes à ramener avec elle. Aussi partit-elle fureter dans les sous-bois, plus pour le plaisir de savourer encore un peu sa solitude que par réelle nécessité. Au détour d’un bosquet, elle s’arrêta brusquement et son expression oscilla alors entre exaspération et moquerie. Se positionnant avec un malin plaisir devant le soleil pour lui faire de l’ombre, elle lança : 
 
 

"T’as rien de mieux à faire toi?”

Le sadida baissa le livre qu’il tenait devant ses yeux et la dévisagea avec un intérêt poli, sans paraître agacé le moins du monde.

“Pas vraiment.” répondit-il avec un sourire absent avant de reprendre sa lecture, comme s’il n’y avait eu aucune interruption.

Elysyon compta mentalement jusqu’à cinq pour se calmer, avant d’insister.

"Pourtant ça gueule encore au manoir à cause de la composition des groupes. Et Helldidi est déjà en train de récolter des ressources à Kelba. Ça te dit rien d’aller lui donner un coup de main?”

Il parut s’accorder un temps de réflexion, puis répondit :

“Non.”

La sram fixa le sadida qui avait déjà reporté son attention sur son livre. Jamais guilde n’avait eu un meneur aussi bizarre, elle en était convaincue. Elle avait échafaudé des dizaines de théories toutes plus invraisemblables les unes que les autres, mais jamais elle n’avait pu s’expliquer comment Mishra était devenu le meneur de la guilde la plus redoutée de Brâkmar. Flemmard au possible, le sadida occupait ses journées entre ses lectures, grimoires et almanachs aux théories alambiquées, et ses siestes dans le canapé du salon. Parfois, il entamait une activité puis passait directement à une autre, sans jamais en finir aucune. Il semblait n’accorder aucune importance à la gestion de la guilde, utilisant le moindre prétexte pour s’esquiver dès qu’on lui demandait la moindre chose. De nature débonnaire, rien ne semblait pouvoir l’énerver, ni même le contrarier un tant soit peu. En plus d’être un complet mystère, c’était également à ses yeux la créature la plus agaçante du monde. Alors qu’en temps normal, c’était plutôt elle qu’on qualifiait de ce genre d'épithète. Ce qui ne faisait que l’énerver davantage. Le pire, c’est qu’elle n’arrivait pas à deviner s’il agissait de la sorte en toute connaissance de cause, ou s’il était vraiment insouciant de tout.

De toute façon, elle n’en avait rien à faire qu’il bouquine, qu’il pionce ou qu’il se teigne les cheveux en bleu. Il pouvait bien faire ce qui lui chantait, elle n’avait pas signé pour jouer les baby-sitter. Forte de cette conviction, elle se composa un air de suprême indifférence et tourna les talons sans attendre. Savourant sa lumière retrouvée, Mishra s’adossa à l’arbre plus confortablement et se replongea dans sa lecture, en souriant imperceptiblement.



Bon, normalement ils devraient être dans le coin...

 
 

Elysyon marchait dans les grandes étendues herbeuses de Kelba, sans accorder un regard aux corbacs qui la regardaient passer d’un air stupide, mais ne pouvant ignorer leurs croassements discordant. Et comme d’habitude, il flottait. Fichu caillou. Elle rabattit sur sa tête la capuche de sa cape moine et continua sa progression, cherchant des yeux ses compagnons de guilde. Elle finit par les trouver au détour d’une ruine : Petitpote arborait un air gêné, le xelor à côté de lui ne laissait pas filtrer la moindre émotion derrière son masque, et à leur pied, assise sur un rocher, une petite éniripsablondesanglotait à chaudes larmes. Elysyon n’avait jamais été réputée pour sa patience, déjà mise à rude épreuve par sa matinée. Aussi réagit-elle avec sa diplomatie habituelle.

"Mais quoi encore??”




Juste un jour dans Arrada... (partie III)

Les explications de Petitpote étaient un peu confuses, néanmoins Elysyon en saisit l’essentiel : apparemment, Miss avait encore soigné les monstres au lieu de ses alliés, et Helldidi lui en avait fait le reproche à sa manière, sans s’énerver mais sans le moindre tact. Avec sa façon de raisonner qui le rapprochait plus d’une machine que d’un homme, il n’appréciait naturellement pas ce qu’il appelait lui même le “déficit d’efficacité maximale”. Et puis, il n’y a rien de plus agaçant pour un xelor que de perdre son temps. En le voyant immobile à côté de l’éniripsa, elle était convaincue qu’il était intérieurement contrarié de ce nouveau contretemps, tout comme elle aurait parié qu’il ne comprenait pas la raison de ses larmes. La complexité des sentiments humains lui échappait totalement, mais il n’en avait cure.

A son exact opposé, Miss était toute de douceur et d’intuition, mais se laissait facilement submerger par ses émotions. Timide et craintive, elle laissait tout le monde lui marcher sur les pieds, ce qui avait le don d’exaspérer Gondar, qui ne cessait de lui répéter que c’était les Arradiens qui marchaient sur les autres. En vain : Miss continuait de baisser les yeux et de s’excuser à tout bout de champ. Pourtant, c’était une soigneuse au talent exceptionnel, et même si se faire traîner en donjon la terrorisait, elle représentait toujours un formidable soutien. Malheureusement, sa maladresse était à la hauteur de ses dons, et il lui arrivait souvent de mal viser et ainsi soigner ses adversaires ou les invocations. Enfin ça, c’était la version officielle, Elysyon la soupçonnait de le faire délibérément, tant le funeste sort de ces “pauvres petites bêtes” l’attristait. Non mais franchement, n’importe quoi.

“Pa-pardon mais on pourrait faire une p-pause s’il te p-plait? Je... Je ne me sens p-pas bien, on en a déjà tué b-b-beaucoup...”
“Deux cent quarante-huit exactement. Pour atteindre une moyenne journalière satisfaisante, il nous en manque encore sept cent cinquante-deux à plus ou moins cinq.”

L'éniripsa baissa les yeux en reniflant, si misérable qu'Elysyon sentit son agacement augmenter encore d’un cran.

“Mais tu le sais pourtant que t’aimes pas ça, alors pourquoi t’es venue?? Tu pouvais pas, je sais pas moi, aller cueillir des fleurs comme d’habitude?”
“C-C’est Gondar... Il a dit q-que les ressources corbacs était la p-priorité des artisans de la guilde, que j-j-je devait me rendre utile, qu’une place chez Arrada ç-ça se m-m-mérite...”
“Quel con celui-là.”

Sa remarque tira un sourire à Petitpote, mais pétrifia littéralement l’éniripsa. Helldidi ne commenta pas, difficile de savoir ce qu’il en pensait avec son masque.

“Franchement,” continua la sram “si on devait l’écouter à chaque fois qu’il l’ouvre, on bosserait nuit et jour à récolter des ressources et à fabriquer des équipements, on partirait à six à l’assaut de Bonta et des autres nations, et on irait défier Ogrest pour récupérer les six Dofus. Rigole pas, il est sérieux quand il dit ça! Bref quand il te parle tu fais comme nous, tu l’ignores et ça ira tout de suite mieux.”
“Bien sûr, tu ne dis pas tout ça parce que tu es jalouse de ses talents de sram...” glissa sournoisement Petitpote.
“Je suis quinze fois meilleure que ce type!” s’indigna l'Arradienne en trépignant.
“Pourtant à chaque fois qu’il te proposait un match amical, t’avais toujours un truc à faire, c’est marrant!”
“Parfaitement, j’ai mieux à faire que de rentrer dans vos conneries.” rétorqua-t-elle d’un air hautain.

Petitpote abandonna ce combat qu’il savait perdu d’avance et se défoula en faisant un fuck à un Alpha Dominion qui passait par là.

“Bon, on y retourne oui ou non?”
“Re-regardez!!”

Les trois Arradiens tournèrent la tête de concert au cri de Miss qui pointait le ciel du doigt : une grande forme sombre approchait à toute vitesse, et finit par se poser avec fracas quelques pas devant eux. Miss poussa un gémissement atterré. Par réflexe,Elysyon s’était aussitôt glissée derrière Helldidi et Petitpote, et se risqua à lancer un regard prudent au monstre. Enorme oiseau à mi-chemin entre le corbeau et la machine, il était chevauché par une forme à peu près humanoïde. Enfin, à quelques détails près. De par la description que les autres lui en avait fait, elle le reconnut immédiatement : le Corbeau Noir. Apparu depuis peu, c’était un combattant redoutable qui se prétendait invincible, et qui jusqu’ici avait tenu sa réputation : aucun de ceux qui étaient partis l’affronter n’était revenu. Guerrier aux attaques foudroyantes, dont la lame avait ôté de nombreuses vie... Poussé par son ego, le meneur d'Arrada Kyus lui avait lancé un défi. Sans hésitation. Et ses guildés l’avaient suivi avec un rictus carnassier. Le combat avait été fixé dans le courant du mois, mais leur adversaire apparemment s’impatientait.

“Où est l’équipe de valeureux combattants que votre chef m’avait promis? Est-ce que les lamentations des autres guildes vous auraient fait changer d’avis?”
“Nos six camarades choisis s’entraînent et préparent leur équipement, pour que votre combat soit à la hauteur de notre réputation. Tu auras ton affrontement avant la fin du mois, comme convenu.” répondit Helldidi d’une voix sans timbre.
“Ma patience a ses limites. Si vous me faites trop attendre, ce seront tous vos membres que j’attaquerai, sans distinction ni sommation. Et en voyant cette grevette dans vos rangs, je me dis que cela sera encore plus facile que prévu.”
“Quand on choisi pour surnom un pléonasme aussi ridicule que “Corbeau Noir”, on évite de faire le malin, abruti!”

Petitpote essaya de bâillonner la petite sram furibonde, mais trop tard. L’hideuse monture poussa un croassement strident et se jeta sur eux. Ils ne l’évitèrent quand se jetant à terre, mais en se relevant, ils constatèrent qu’il était déjà loin dans le ciel. Elysyon n’avait pu éviter une plume tranchante comme un rasoir, et tenait son bras ensanglanté en grimaçant.

“Salopard d'emplumé! Tu verras quand les autres ramèneront tes plumes pour s’en faire des colliers, je rigolerai bien! Tu m’entends??”
“Inutile, il est physiquement trop loin pour t’entendre.” fit Helldidi en se relevant.

Miss s’était déjà précipitée vers elle et murmurait des mots dans une langue connue d’elle seule. Obéissant à ses ordres, la plaie entourée d’une aura bleutée se referma en quelques secondes, ne laissant qu’une mince ligne rouge vouée à disparaître. Sans la remercier, Elysyon fit jouer ses articulations avec précaution pour vérifier que tout allait bien.

“Bravo, c’est malin!” explosa Petitpote.
“Lâche-moi, on allait se le faire de toute façon, qu’est-ce que ça change?”
“Il n’est jamais profitable d’énerver un adversaire avant le combat. Statistiquement...”
“Rien à foutre j’ai dit!” jeta la sram en se relevant.
“Eh, où tu vas comme ça??”
“Le plus loin possible!” fit-elle en s’éloignant.

Helldidi retint l'écaflip qui semblait ne pas en avoir fini avec elle.

“Laisse. Si elle a un peu de bon sens, elle est allée prévenir les autres de ce qui vient de se passer.”
“Ça tu vois, ça m’étonnerait.”

Un corbac eut la malchance de se poser à ce moment-là trop près de Petitpote, qui saisit l’occasion et flanqua un grand coup de pied dans la boule de plumes.

“Elle fait chier!”




Juste un jour dans Arrada... (part IV)

La colère d’Elysyon allait décroissant au fur et à mesure que ses pas l’éloignaient du lieu de l’incident. Elle en voulait toujours à cet oiseau de malheur, car sa rancune était sans limite. De manière générale, les srams étaient des anges de la vengeance de la pire espèce qui soit, celle des vengeurs patients. Car un sram sait qu’il aura toute l’après-vie pour vous faire payer votre affront. Alors il n’oublie pas, et attends. Mais Elysyon avait peur maintenant que le choc était passé. Peur qu’il revienne, mais pas ses compagnons. Elle n’avait jamais douté de leur force, c’était bien pour ça qu’elle avait rejoint leurs rangs, mais le sous-estimer était une erreur. Elle s’arrêta au milieu des plaines, se mordillant les lèvres dans l’attitude qui était la sienne quand elle était en proie à un dilemme intérieur. Elle regardait sans le voir un corbachef qui lui renvoya un regard interrogatif.

« Croâ? »

Sa première envie avait été de prendre le zaap jusqu’à Sufokia, histoire de se vider l’esprit en pêchant tranquillement, et emmerder au passage les locaux. Maintenant… Ses lambeaux de conscience lui indiquaient de rejoindre le quartier général pour informer les autres. Mais plus que tout, elle détestait se sentir obligée de faire quelque chose. Elle voudrait faire uniquement ce qu’elle voulait, quand elle le voulait. Ce qui était souvent difficile, quand il lui prenait par exemple l’envie d’aller se balader à Amakna alors que les deux nations étaient en guerre. Néanmoins…

« Croâ! »
« Mais qu’est-ce que tu me veux toi?? Fous le camp, j’ai eu ma dose de corbac pour aujourd’hui!! »
« CROA!! »

Son ton ne lui avait pas plu, se dit-elle en voyant deux cent kilos de plumes et de graisse dévaler la pente à toute vitesse dans sa direction. Préparée, elle effectua avec agilité une pirouette sur le côté pour éviter la charge de son assaillant, qui ne se découragea pas pour autant et chargea de plus belle.

« Ah non! Voilà deux fois que j’esquive un piaf idiot dans la journée, que Sram me prenne si je fuis  une troisième fois! Viens éclabousser ma lame de ton sang si tu l’oses! » cria-t-elle en matérialisant sa faux.

Un trait de chaleur frôla sa joue, et une seconde plus tard, le volatile s’enflamma. Littéralement. En quelques minutes, il n’en restait que des morceaux calcinés.

« Vous voilà de bien méchante humeur, demoiselle, pour passer ainsi au niveau deux face à un si pitoyable adversaire. Oserais-je vous en demander la raison? »
« Et moi, oserais-je te demander de parler normalement pour une fois? Je ne suis pas d’humeur à déchiffrer ton dialecte moyenâgeux aujourd’hui Hamidal! »

Le crâ qui s’approchait d’elle hocha la tête d’un air navré tout en rangeant son arc.

« J’ai bien peur de n’être pas plus capable d’abandonner mon phrasé que vous d’apprécier la compagnie des autres. »
« Tu deviens vexant. »
« Toutes mes excuses, demoiselle Elysyon. »

Le deuxième crâ d’Arrada Kyus semblait tout droit sorti d’un conte de l’ancienne époque, et étonnamment, la vérité n’était pas si éloignée. Eminent descendant de la noble famille gardienne des archives du monde des Douze, il avait été initié aux secrets les mieux gardés et aux mots rares dès son plus jeune âge. Malheureusement, le sort ancestral qui le liait lui et sa famille lui interdisait de partager son savoir avec quiconque n’était pas initié, malgré son départ de la confrérie. En revanche, il restait volontairement flou sur les raisons de ce départ qui l’avait jeté sur les routes, lui qui, paradoxalement, ne connaissait rien du monde réel. Un mariage raté apparemment, mais la sram soupçonnait une histoire plus sordide.

« Qu’est-ce que tu fiches à Kelba d’ailleurs? »
« Je craignais que la population locale de gallinacés ne finisse par disparaître sous les coups de marteau trop enthousiastes de notre maître du temps, avant que sa besogne ne soit finie. Triste ironie que je souhaiterais lui épargner, en semant par mes bons soins la prochaine génération! » dit-il fièrement en exhibant une fiole vide. « Malheureusement, comme vous pouvez le voir mortelle amie, mes réserves sont aussi vides que l’intellect d’un certain Alpha, et je ne… »
« Laisse-moi deviner, tu ne sais pas comment aller les chercher à la source, c’est ça? »

Le crâ lui offrit un sourire piteux.

« Votre divine clairvoyance me laisse sans voix. »
« Pas la peine d’utiliser la flatterie, hors de question que je t’explique ça! De toute façon j’ai pas le temps, je rentrais au quartier général là. Il va sûrement falloir avancer la date du duel… »
« Oh, je vois… »
« Nan, ça m’étonnerait. » marmonna la sram en s’éloignant.
« Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer la direction à suivre pour rejoindre nos dynamiques compagnons? »
« Tout droit! »

En courant vers le zaap, Elysyon avait retrouvé son petit sourire moqueur : avec son sens de l’orientation légendaire, couplé à ses indications plus que vagues… On n’était pas près de revoir Hamidal!




Juste un jour dans Arrada... (part V)

Le boulevard du Bouffe-Lard était le carrefour le plus animé de Brâkmar. Bordélique serait plus juste. Les marchands de tout poil se pressaient sur les pavés afin de placer leur étal le plus avantageusement possible, les vendeurs à la criée agaçaient tout le monde, et les aventuriers  affairés se bousculaient les uns les autres. Le zaap avalait et recrachait les voyageurs en permanence, aussi personne ne fit attention à la menue silhouette qui en sortit. La petite sram épousseta ses vêtements noirs avec exagération, le nez retroussé sur une mimique agacée. Trop de monde, trop de bruits. Vivement la nuit, que tout ça se calme un peu. Elle rejeta ses longs cheveux rouges en arrière et entreprit de se faufiler parmi la foule. De temps à autre, ses doigts s’attardaient autour des cordons d’une bourse laissée sans surveillance, et en délestait son propriétaire. Miyuki n’approuvait pas ses petits larcins, arguant qu’elle n’en avait pas besoin au vu de la richesse de l’Arrada. Elle ne lui en parlait donc pas.

Alors qu’elle s’extrayait enfin de son bain de foule avec bonheur, un craquement assourdissant fit trembler le sol et taire tout le monde. Dans un silence parfait, les nuages gris virèrent au rouge maladif, et une odeur d’azote vint saturer l’air. Le bruit de la pluie noire qui cascadait sur les toits vint rompre le silence, juste avant que les cris ne le fassent. Les disciples d’Ogrest venaient de faire leur apparition. Elysyon observa un bref instant le mouvement de panique qui s’empara de la foule et les premiers blessés qui tombaient, puis elle se retourna et s’éloigna de la bataille sans un regard en arrière. Cela ne la concernait pas.


*


Elle approchait du quartier général quand elle distingua au loin une silhouette étrangement difforme qui marchait vers elle. Plissant les yeux, elle constata qu’il s’agissait bien d’un être humain, la bosse sur son dos n’étant qu’un sac en toile grossière, visiblement très lourd à en juger par la respiration rauque de son porteur. Difficile de s’en rendre compte sous la couche de saleté et de poussière qui le recouvrait,  mais l’homme était un disciple de Sadida, et elle le connaissait : c’était un Arradien.
 
   
« Tiens tiens, qu’avons-nous là ? Ça fait bien trois semaines qu’on ne t’a pas vu euh… Rappelle-moi ton nom déjà ? » fit-elle en prenant un air faussement perplexe.
  
« Canna ! C-A-N-N-A c’est pourtant pas compliqué petite peste ! »
« Ah oui, Canna. Ça y’est, tu t’es enfin décidé à sortir de ton trou ? »
« Vas-y, marre-toi, si jétais pas là pour miner et rapporter du fric à la guilde, ça fait longtemps que la baraque aurait coulé, tsss… »
« Tu fouettes. »

Elle esquissa un petit sourire ironique tandis que son vis-à-vis faisait mine de lui retourner un claque, sans pour autant poser son sac à terre. Elysyon savait qu’il préférerait manger ses cailloux lui-même plutôt que de les perdre. Etrange qu’un adepte des arbres et des plantes adore autant se terrer dans une mine pour en extraire des pierres précieuses, parfois plus d’un mois sans revoir la lumière du soleil. Il devait avoir loupé quelques cours sur la photosynthèse. Son amour pour les kamas le renvoyait plus à Enutrof qu’à Sadida, même si au fond de ses mines, il avait souvent dû affronter les disciples de ce dernier. C’est d’ailleurs un phorreur particulièrement hargneux qui lui avait bouffé deux doigts au cours d’un affrontement, origine de son surnom « Canna Demi-Doigt ».

« Bref, bouge de là la souris, » grogna Canna, « faut que j’aille mette tout ça au coffre de guilde. »
« Je serais toi, j’éviterais. »
« Pourquoi ? »
« Chaos d’Ogrest. » répondit-elle avec désinvolture.
« Putain, fait chier… Mais attend, t’en viens toi ? Pourquoi t’es pas restée là-bas pour combattre ces épouvantails ?? » s’indigna-t-il.
« J’ai un message très urgent à rapporter au QG, pas le temps de m’arrêter pour ces conneries. » mentit-elle avec aplomb. « T’en fais pas, ils vont péter deux-trois trucs, puis les autres guildes vont arriver et en deux minutes le problème sera réglé. Pourquoi se fatiguer pour rien alors que les autres peuvent le faire pour nous ? »
« Mouais… Et je fais quoi moi maintenant ? » gémit le sadida, consterné.
« Tu fais demi-tour et tu viens avec moi au QG. »
« … »

*

En ouvrant la porte du manoir, Elysyon se rendit compte que rien n'avait vraiment changé depuis son départ. Baal et Gondar se disputaient toujours, et Miyuki avait remplacé Ishali dans le rôle du spectateur impuissant, agacé et muet. Le sacrieur n'était visible nul part, pas plus qu'Harsa, ce qui laissait supposer que les deux amoureux étaient remontés dans les chambres pour se câliner tranquillement. Elysyon évita de s'attarder trop longtemps sur cette hypothèse, la seule vision de ces deux-là en train de se lécher le visage suffisant à lui donner envie de vomir. Discrètement, la sram alla se percher sur son fauteuil favori, à l'autre bout de la pièce. Si son entrée passa quasiment inaperçue, ce ne fut pas le cas de celle de Canna. Peut-être parce que ce dernier venait de bruyamment jeter son sac sur la table du salon. Baal se hérissa et s'apprêta à lancer une remarque, sûrement en rapport avec le prix et la rareté de sa table en acajou, mais Gondar ne lui en laissa pas l'occasion. Il ouvrit le sac avec une lueur de convoitise dans les yeux, et jaugea rapidement son contenu.
 
   
"Il y en a pour environ combien?"
"Au moins dix mille." répondit l'estropié non sans fierté.

La discussion roulait sur le sujet quand Miyuki se leva pour aller rejoindre Elysyon, qui l'accueillit avec l'un de ses rares sourires, qu'elle ne réservait quasiment qu'à lui.

"Tu es rentrée bien tôt de Kelba. Un problème?"

C'était bien lui : franc et direct. La sram se frappa le front du plat de la main alors que la mémoire lui revenait soudainement.

"Par Sram, j'ai faillit oublier! Le Corbeau Noir nous a attaqué pendant qu'on était à Kelba, une provocation pour avancer le jour du duel."

Un lourd silence suivit ses paroles, puis...

"J'Y CROIS PAS"
"MAINTENANT QUE TU LE DIS"
"TU TE RENDS COMPTE"
"QU'EST-CE QUE T'AS ENCORE"
"COMPLETEMENT DINGUE!!!"

Gondar et Baal s'étaient mis à lui hurler dessus simultanément, leurs vociférations entremêlées rebondissant sur les murs de pierre, ce qui les rendait encore plus incompréhensible. Mécontente, Elysyon, se boucha résolument les oreilles en leur lançant un regard noir, décidée à attendre que l'orage passe. Ce fut le bruit de la porte s'ouvrant pour la troisième fois de la journée qui leur coupa la chique. Dans l'embrasure se tenait Mishra, un livre à la main et l'air encore vaguement ensommeillé. Il les regarda tour à tour, puis demanda d'un ton légèrement surpris :

"J'ai loupé quelque chose?"




Juste un jour dans Arrada... (part VI)

Gondar avait immédiatement ordonné que les six combattants choisis, à savoir Helldidi, Ishali, Harsa, Miyuki, Miss et Kindai, devaient abandonner leurs activités respectives et rentrer au manoir de toute urgence. Ishali et Harsa étant déjà présents, Kindai fut le premier à être rapatrié.Miyuki n’avait eu qu’à fouiller les tavernes à proximité, et l’avait trouvé assez facilement. Il avait ramené le pandawa endormi sur ses épaules, ronflant avec encore sa chope à la main, ce qui fit piquer une belle crise de rage à Gondar. La première d’une longue série pour ce soir, comme Elysyon le pressentait. Si Miyuki ne l’en avait pas empêché, il aurait jeté Kindai à la flotte pour le réveiller, ce qui aurait été une très mauvaise idée. Le pandawa souffrait en effet d'aquaphobie aiguë, et ils savaient tous ce qu’un tel traitement aurait provoqué. Mais quand Gondar perdait son sang-froid, il perdait aussi sa faculté de raisonnement.

Helldidi et Miss ne rentrèrent qu’à la nuit tombée, ce qui n’arrangea pas l’humeur massacrante du sram. Ce fut le xelor qui leur expliqua, avec une voix métallique encore plus glaciale que d’habitude, comment ils avaient passé plusieurs heures à chercher Hamidal qui s’était bel et bien perdu, et comment ils l’avaient empêché in extremis de pénétrer par inadvertance dans l’antre de leur ennemi. Le crâ affichait une mine penaude et s’excusait à qui voulait l’entendre. Elysyon était ravie de voir Helldidi se faire ainsi rabrouer par leur meneur, même si l’expression malheureuse d'Hamidal lui provoqua un léger pincement dans la région de sa conscience, qu’elle chassa cependant bien vite. Du fond de son fauteuil, elle adressa un sourire de satisfaction perverse au xelor, dont le regard s’étrécit et se para d’une lumière de mauvaise augure.

L’équipe étant enfin au complet, Gondar leur annonça que leur combat aurait lieu demain, et la discussion commença, tandis que le plan de bataille se mettait en place. Placement, équipement, combinaison de sorts, rien de fut laissé au hasard. Vers deux heures du matin, leur meneur s’estima satisfait et les envoya au lit, sans discussion possible. C’était le moment qu'Elysyon attendait. Elle retarda sciemment son départ, attendant que tous aient monté les escaliers. Mishra fut le dernier à partir. Plongé dans son livre toute la soirée, il n’avait apparemment rien écouté de ce qui c’était dit, et n’avait pas l’air inquiet le moins du monde. Il adressa à la sram un sourire en coin qu’elle ne parvint pas à interpréter, et monta finalement se coucher. Elle se leva alors pour éteindre toutes les lampes, et profita de l’obscurité pour s’esquiver en silence par la fenêtre de la cuisine.

Elle du ravaler un cri de surprise en apercevant la silhouette sombre qui apparut soudainement devant elle. C’était Helldidi. La seule chose qu’elle distinguait clairement, c’était la lumière bleutée de ses yeux qui brillaient dans le noir, braquée sur elle. Immobile et silencieux dans l’obscurité, il était effrayant. Méfiante, elle se ramassa sur le cadre de la fenêtre, prête à bondir en arrière. Elle doutait qu’il essaye de la tuer, mais elle n’aimait pas du tout cette situation. Les secondes s’écoulèrent sans qu’aucun des deux ne bougent, puis...

“Tu es malveillante.”

Elle n’essaya même pas de nier cette affirmation. Elle se contenta de lui renvoyer un regard scrutateur, toujours sur le qui-vive. Avec le xelor, il fallait toujours aller au-delà des simples mots. Aussi, elle devinait facilement leur sens caché : pas seulement pour lui, pour toute la guilde. Il remettait en cause son appartenance à l'Arrada Kyus. Aucun membre n’avait autant à coeur la pérennité de la guilde que lui, même si elle ne comprenait pas ses raisons. C’était ce qui le poussait à passer des jours pour récolter en boucle une seule et même ressource, à défier les guildes qui faisaient de l’ombre à la sienne. Et s’il décidait qu’elle était une menace pour l’Arrada, il l’éliminerait sans état d’âme. Le silence s’éternisa avant qu’il ne reprenne la parole :

“Qu’est-ce que tu allais faire?”

Elysyon plissa les yeux et serra les poings, mais cela dura à peine une seconde. Retrouvant son expression neutre, elle descendit de la fenêtre avec des gestes excessivement lents et précis, mais sans pour autant détacher son regard du sien ne serait-ce qu’une fraction de seconde. Elle s’approcha de lui encore et encore, jusqu’à ce qu’ils se touchent presque. Helldidi n’était pas très grand, aussi discernait-elle presque ses yeux, ses vrais yeux, derrière la lueur bleue de son masque. Ses lèvres s’ouvrirent sur un rictus mauvais, et elle chuchota :

“La sournoise...”

Puis elle se détourna et s’éloigna, sans déclencher de réaction chez le xelor. Néanmoins, il ne la quitta pas des yeux avant qu’elle ne saute par-dessus un muret et se dérobe à sa vue.


   
 
Elle mit de longues minutes avant de retrouver un rythme cardiaque normal. Sa nature rétive l’avait poussé à cette provocation en règle, mais elle avait vraiment eu peur. Heureusement pour elle, Helldidi semblait encore réserver son jugement final, et elle savait qu’il ne tenterait rien d’autre avant d’être sûr de lui à 100%. La prudence voudrait qu’elle fasse demi-tour et retourne ce coucher, qu’elle abandonne tout.

“Mais ça, je ne le peux pas...” se murmura-t-elle à elle-même.

D’un geste brusque, elle baissa son masque sur ses yeux, adoptant le faciès de squelette aux orbites vides qui sied aux srams lorsqu’ils ont un travail à faire. Et le sien ne pouvait plus attendre. Souple et silencieuse, elle se faufila dans les ruelles tortueuses des bas-fonds de Brâkmar, réputés comme particulièrement mal fréquentés, même de jour. Mais elle-même n’était pas fréquentable. Elle se glissa sous une arcade, et attendit. Pas bien longtemps d’ailleurs...

“Bouh.”

Pour la deuxième fois de la soirée, elle sursauta sans réussir à se maîtriser et se détesta pour cela. Suspendu la tête en bas dans une improbable prouesse d’escalade, elle contempla le sourire non dénué de folie que lui renvoyait le masque de Jayus. C’était un sram à la réputation douteuse (enfin, plus douteuse que celles des autres...), à la folie notoire, mais tellement doué que ses services compensaient largement ce petit inconvénient. Il était aussi son meilleur indic.

“J’espère que tu as ce que je t’ai demandé. Le temps joue contre moi.”




Juste un jour dans Arrada... (part VII)

L'aurore les trouva sur le départ et anormalement silencieux. La tension était palpable, surtout au sein du groupe des six. Kindai vidait bouteille sur bouteille, sans que personne ne lui dise quoi que ce soit. Il avait toujours prétendu qu'il se battait mieux sous l'emprise de l'alcool, et le pire, c'est que c'était vrai. D'un commun accord, ils avaient décidé que l'affrontement aurait lieu à l'aube, pour limiter au maximum le nombre de spectateurs et donc de gêneurs. Car il ne faisait aucun doute que plusieurs guildes verraient leur défaite d'un œil plus que favorable, et seraient donc ravies d'intervenir en ce sens si l'occasion se présentait.

Ils avaient tous les traits tirés, caractéristiques d'une nuit courte, mais la plus marquée était sans doute Elysyon. Ses cernes habituelles, que plus personne ne remarquait, s'étaient accentuées jusqu'à lui manger le regard, et tous ses gestes étaient empreints de lassitude. En vérité, c'était sa troisième nuit blanche d'affilée, et les effets du manque de sommeil commençaient à se faire cruellement ressentir, mais ça, elle ne pouvait pas l'avouer, surtout devant... Un rapide coup d’œil en biais lui confirma ce qu'elle savait déjà : Helldidi ne la quittait pas du regard. Son attitude clairement hostile envers elle souleva bien quelques sourcils interrogatifs, mais tout le monde avait des préoccupations autrement plus importantes ce jour-là, aussi personne n'y prêta vraiment attention. Elle aurait parié qu'il était en train d'assembler les pièces du puzzle et de tirer ses propres conclusions, et cela lui donnait un mauvais pressentiment. Cependant, si la sram avait été rendue moins nerveuse par Helldidi, elle aurait peut-être remarqué que Mishra portait sur elle un regard pensif.

Gondar se leva brusquement de sa chaise, s'éloignant de son bol qu'il n'avait de toute façon pas touché. Ce fut le signal du départ, et tout le monde l'imita. Les rues étaient quasiment désertes, mais les quelques promeneurs matinaux qui les croisaient se rangeaient prudemment sur le côté en voyant leurs visages fermés. Ils les laissaient passer en silence, et attendaient qu'ils soient loin pour chuchoter d'un air inquiet, se demandant ce qui pouvait bien avoir provoqué une telle mobilisation de la célèbre Arrada Kyus.

Ils prirent tous le zaap vers Kelba les uns après les autres. Profitant de ce que tout le monde fouille dans son havre-sac pour sortir deux kamas, Elysyon prit Miyuki par le bras et l'obligea à se pencher sur elle. Dans un souffle rapide, elle lui murmura à l'oreille quelques mots, et un air de profonde stupeur se peignit sur les traits du iop. Il voulut parler, mais Elysyon posa un index sur ses lèvres pour le faire taire.

"Plus tard. Je n'ai plus beaucoup de temps, il faut que j'y aille..."
"Tu veux dire que tu ne viens pas avec nous assister au combat?"

Un mélange de peur et de tristesse froissa brièvement le visage enfantin de la petite sram.

"Je ne peux pas... Je suis tellement désolée seigneur..."
"Tu viens avec nous."

Dans son dos, la voix froide tant redoutée la fit sursauter. Elle ferma les yeux avec désespoir, puis se reprit et se retourna pour faire face à Helldidi. L'air interdit, le regard de Miyuki allait de l'un à l'autre, mais il ne comprenait pas.

"Une telle défection ne saurait être tolérée. A moins qu'il y ait une autre raison qui te pousse à tellement vouloir partir?..."

Plusieurs Arradiens commençaient à se tourner vers eux d'un air interrogatif, aussi ravala-t-elle sa peur et releva-t-elle le menton fièrement.

"Tu racontes n'importe quoi."

Elle traversa le zaap en suivant Swoin, sans marquer la moindre hésitation. Miyuki fixa Helldidi avec un mélange de colère et de perplexité. Le xelor lui renvoya un regard vide et franchit le zaap à son tour. Etouffant la petite voix qui lui soufflait qu'il y avait un problème, il lui emboîta le pas.



Gondar se campa devant les six combattants qui lui faisaient face, la mine sombre et déterminée. En retrait derrière le petit groupe, se tenait la quasi totalité de l'Arrada Kyus. Il hocha la tête. La guilde leur faisait honneur. Il s'éclaircit la gorge et prit la parole d'une voix forte :
 
 

"Je n'ai pas grand chose à vous dire. Vous savez tous ce que vous avez à faire. Je tiens cependant à vous rappeler que..."
"Qu'est-ce qu'ils foutent ici ceux-là??"

L'exclamation furieuse de Baal qui l'avait interrompu les poussa tous à regarder dans la même direction que lui, et un même air de colère et d'indignation apparut sur leur visage. Six membres de la guide Polaris, leur ennemie jurée, s'avançaient vers eux. Six membres. Avec la même composition que leur groupe, et à peu de chose près, exactement le même équipement. Gondar ne perdit pas de temps et se tourna vers ses guerriers.

"Allez-y, dépêchez-vous!! Nous allons les retenir!"

Les cinq combattants tournèrent aussitôt les talons et coururent vers l'antre du Corbeau Noir. Une minute...

Cinq?

Eût-elle été moins fatiguée, Elysyon n'aurait pas pu éviter le coup. Comme au ralentis, elle vit Aegis, son marteau en titan souverain, s'abattre sur elle avec une précision qui ne lui laissait pas la moindre chance. Les vingt kilos de métal la cueillirent au creux de la taille, et la force du coup la fit rouler dans la poussière sur plusieurs mètres. La douleur était si atroce qu'elle lui coupa la respiration, et lui arracha un râle tandis qu'elle essayait d'avaler un peu d'air. Sa vision était brouillée, mais elle ne l'empêcha pas de distinguer clairement Helldidi qui se tenait au-dessus d'elle, Aegis à la main. Il ne dit rien, se contentant de la regarder pendant quelques secondes, puis il se téléporta pour rejoindre son équipe déjà loin, qui n'avait rien vu de ce qui venait de se passer.

Elle entendait les cris autour d'elle, mais ne parvenait pas à comprendre ce qu'ils disaient. Le sang dans sa bouche l'empêchait de respirer correctement, et l'étouffait à moitié. Elle avait plusieurs côtes cassées, et l'une d'entre elles lui avait perforé le poumon droit. Sram, ça faisait mal... Une main douce et rassurante se posa sur sa joue, essuyant ses larmes de douleur.

"Du calme, tout va bien se passer. N'essaye surtout pas de bouger." murmura Mishra.
"Mais enfin, qu'est-ce qui lui a pris??" cria une voix paniquée qu'elle identifia comme étant celle de Swoin
"Ecarte-toi d'elle Mishra!"

Baal venait d'apparaître dans son champ de vision, et la regardait avec dégoût.

"Moi aussi, j'ai compris. Et cette traîtresse mérite son châtiment!"




Juste un jour dans Arrada... (part VIII)

Ignorant du soudain revirement de situation deux cent mètres plus bas, Miyuki déboula le premier de l'escalier de pierre, Ishali et Harsa sur les talons. Suivait Kindai qui portait à moitié Miss, essoufflée par la montée et les jambes déjà coupées par la peur. Helldidi se téléporta en dernier, à l'emplacement exact qui lui avait été attribué. Rien dans son attitude ne montrait qu'il avait essayé de tuer une de ses guildés. Nerveuse, Harsa essayait de percer du regard la couche nuageuse dans laquelle ils pataugeaient littéralement, essayant de deviner où pouvait bien se terrer leur adversaire.

"Ecoutez," fit Miyuki d'un ton pressant, "il faut..."

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Un rire hystérique résonna au-dessus de leurs têtes, et le Corbeau Noir apparut.

"Que le combat COMMENCE!!"

Sa monture hideuse piqua brusquement et descendit vers eux à une vitesse folle. Pris de court par une accélération si soudaine, ils ne réagirent pas quand Miss poussa un petit cri de terreur, cramponnée à sa baguette alors que la lame noire fusait vers elle. Ce fut Kindai qui la sauva : d'un bond puissant, il se plaça devant elle et dévia la trajectoire de l'épée avec son bouclier de Pandala.

"Réveillez-vous les mecs, z'êtes bourrés ou quoi?" cria le pandawa avant d'éclater de rire.

L'état secondaire et joyeux dans lequel le plongeait l'alcool rendait Kindai totalement insensible à cette atmosphère qui suintait la peur. Les autres se ressaisirent enfin et prirent leur posture de combat : Miss lança ses premières incantations, Helldidi son cadran géant, tandis qu'Ishali se positionnait devant eux en tant que bouclier humain. Tous pensaient la même chose : comment contrer ce brouillard dans lequel leur ennemi se dissimulait et qui les rendait si vulnérables?

"Harsa. Une explosive à 90°, tout de suite."

Helldidi avait parlé de la voix coupante au débit haché qu'il utilisait dans les combats difficiles, signe que ses méninges s'activaient à toute allure pour trouver une stratégie. La crâ ne posa aucune question et obéit immédiatement. Elle banda son arc qu'elle pointa vers le ciel, à peine quelques secondes le temps que la chaleur autour d'elle devienne insupportable, puis elle ouvrit les doigts. Le trait fila dans les airs, et le temps d'une respiration, une formidable déflagration déforma l'atmosphère, aveuglant quiconque aurait levé les yeux à ce moment-là. Sous le souffle de l'explosion, les nuages s'écartèrent autour du pic, et dévoilèrent leur ennemi qui semblait un peu sonné. Plus vive qu'un serpentin, Harsa enchaîna aussitôt avec une pluie de flèches que le Corbeau Noir esquiva pour la plupart, mais plusieurs se plantèrent dans les plumes de sa monture, qui pourtant ne broncha pas.

"Putain, c'est quoi le délire??" hurla Ishali.

Le Corbeau Noir ne riait plus à présent, et il les chargea avec une rapidité et une férocité accrue. Sans le moindre temps mort, Miss enchaînait les sorts de soin, sa baguette devenant floue tant elle la maniait vite, pourtant elle n'arrivait pas à suivre le rythme de leur ennemi. Ishali encaissait la majeure partie des coups avec une vitalité et une résistance exceptionnelle, mais il ne tiendrait plus très longtemps.

"Ça va trop vite..." marmonna Miyuki, qui jusque là avait ragé en silence devant cet ennemi volant qu'il ne pouvait atteindre.

Il se tourna brusquement vers le xelor à sa gauche.

"Helldidi, à sa prochaine attaque, dès qu'il passera à portée, lance-lui ton sort de ralentissement le plus puissant!"

Derrière son masque, le xelor arqua un sourcil. C'était un sort extrêmement coûteux en wakfu, qui le laisserait pantelant jusqu'à la fin du combat, et que jamais il n'utilisait sur un adversaire indemne. Mais Miyuki possédait ce génie militaire propre aux iops, soudain et instinctif, et surtout, il lui faisait confiance. Il commença donc à puiser dans la magie qu'il avait emmagasiné dans son cadran, qui se brisa net lorsqu'il libéra son attaque temporelle. La vague concentrique traversa le Corbeau Noir, qui ralentit sensiblement aussitôt. C'était suffisant. Il fallait que ce soit suffisant.

"Kindai!"

Le pandawa comprit dans la seconde et fit tournoyer son bouclier de toutes ses forces. Tous deux se connaissaient depuis longtemps, ils avait beaucoup combattu ensemble, et avaient rejoint Arrada Kyus en même temps. Aussi, quand Miyuki sauta et prit appui sur son bouclier, le pandawa acheva sa rotation et projeta son coéquipier de toutes ses forces, droit vers le Corbeau Noir. Miyuki leva son épée au moment où ce dernier tournait la tête vers lui.

*

Swoin n'était pas un éniripsa soigneur. Enfin si, il savait soigner les petits bobos, n'importe quel éniripsa en était capable, mais sa spécialité à lui, c'était l'attaque. De toute façon, les dégâts qu'il avait sous les yeux dépassaient de très loin ses capacités de soigneur. Et les paroles de Baal lui avaient ôté l'envie de porter secours à la petite sram. Tous les autres étaient partis avec Gondar repousser l'équipe de Polaris, mais Elysyon avait senti leurs regards hostiles avant qu'ils ne s'éloignent. Elle esquissa un sourire ironique. Parfait, c'était comme ça que ça devait finir de toute façon. Ne restait que Mishra à ses côtés, Baal qui fulminait de colère, et Swoin un peu en retrait. Malgré la traitrise de la petite protégée de Miyuki, sa nature profonde ne pouvait se résoudre à l'abandonner complètement.
 
 

"Pourquoi t'as fait ça? Après tout ce qu'on a fait pour toi, c'est comme ça que tu nous remercies??"

Le poil noir hérissé de colère, les crocs à demi dévoilé et les pupilles rétractées, elle n'avait jamais vu Baal être autant hors de lui. Pourtant il s'obstinait encore à lui donner des leçons. Il allait voir... Repoussant la main de Mishra, elle répondit avec difficulté :

"Juste pour... T'emmerder... Mon chaton..."

L'écaflip gronda de colère et sortit ses cartes de combat.

"Ecarte-toi Mishra." répéta-t-il. "Puisque Didou a bâclé le travail, je vais finir tout ça proprement."
"Non, tu n'en feras rien."

Le ton était calme, mais sans réplique. Baal serra les poings mais n'avança pas plus, son grondement menaçant ravalé au fond de sa gorge. Un léger pli barrait le front de Mishra, seul signe visible de son inquiétude qui pointait derrière sa sérénité. L'hémorragie interne guettait la jeune fille, il fallait faire vite.

"Swoin, prend vite le zaap vers Bonta, et ramène-nous trois guérisseuses des Soeurs de Datura."
"Les Soeurs de Datura?" répéta l'éniripsa, choqué. "Mais elles ne se déplacent que pour les familles royales, au moins! Jamais elles..."
"Dis-leur que tu viens de ma part, elles te suivront."

Bouche bée, Swoin semblait croire à une mauvaise plaisanterie, mais le regard insistant de son meneur lui fit renoncer à poser plus de questions, et il partit à tire-d'aile. Resté silencieux pendant l'échange, Baal explosa :

"Je n'y comprends rien! Pourquoi se donner tant de mal pour cette fille?? Elle nous a tous trahi, elle a trahi Mater, comment..."
"Elle ne nous a pas trahi."

La sadida n'avait pas haussé le ton, pourtant Baal se tut sur le champ, momentanément trop surpris pour parler.

"N'est-ce pas demoiselle?"

Elysyon battit des paupières, seul moyen indolore à sa disposition pour exprimer sa stupeur. Comment savait-il? Elle envisagea de continuer à se complaire dans ce mensonge, mais elle y renonça. Etait-ce à cause de la douleur qui l'empêchait de raisonner correctement, ou du regard plein de confiance qu'il posa sur elle, toujours est-il qu'elle hocha lentement la tête. La colère de Baal n'était pas retombée et il semblait sur le point d'objecter, mais un cri déchirant retentit dans la vallée, dont les échos mirent longtemps à mourir. Elysyon tourna la tête vers le pic, s'étranglant avec le sang qui continuait à couler de sa gorge. Son regard vitreux reflétait toute l'angoisse qui l'habitait. Méprisant la douleur, elle serra les dents et tenta de se relever, mais Mishra invoqua ses ronces qui s'enroulèrent autour d'elle, en douceur mais avec fermeté, maintenant en place ses côtes brisées.

"Comment savoir si elle ne nous ment pas à nouveau?"

Mishra posa sur Baal un regard d'une profondeur insondable, et quand il parla, aucun doute ne faisait vibrer sa voix :

"Regarde-la. Crois-tu vraiment que quelqu'un qui éprouve une telle loyauté pour l'un des nôtres puisse jamais nous trahir?"

*
   
 
Ignorant la douleur qui fusait dans son bras cassé, Miyuki se tenait au-dessus du cadavre du Corbeau Noir, un rictus de sauvage triomphe éclairant ses traits. Ils l'avaient eu, ce salopard.
"Comment tu as su?"

Helldidi se tenait juste derrière lui.

"Comment as-tu su que sa monture était une machine de magie? Que le bouton pour la désactiver se trouvait à la base de son cou? Que le Corbeau Noir boitait de la jambe droite et qu'il serait donc vulnérable au sol?"

Miyuki se retourna pour les regarder. Miss, même épuisée, s'acharnait à soigner Ishali qui avait perdu beaucoup de sang. Harsa lui caressait les cheveux en lui murmurant des paroles qu'il ne pouvait pas entendre. Kindai considérait son bouclier brisé en deux en sifflotant d'un air absent. Ils étaient en piteux état, mais vivants. Il adressa un sourire fatigué au xelor.

"C'est Ely qui me l'a dit. Juste avant qu'on prenne le zaap, tu te rappelles? Elle a mené sa petite enquête de son côté, la cachottière..."

Helldidi resta silencieux longtemps. Trop longtemps. Le mauvais pressentiment de Miyuki revint au galop, encore plus fort que tout à l'heure. Quand il reprit la parole, le iop aurait juré entendre une imperceptible fêlure dans sa voix.

"Il faut qu'on parle..."



Juste un jour dans Arrada... (part IX)

Quand elle ouvrit les yeux, elle ne distingua rien d'autre qu'un voile pourpre éclatant. Et merde. C'était définitif, son sang se baladait en dehors de son circuit habituel, elle allait y passer. Tant pis, au moins elle s'était bien marrée. Son seul regret était de laisser Miyuki derrière elle, sans qu'elle ait pu régler sa dette envers lui. Il lui sembla alors que les contours d'une pièce se matérialisaient autour d'elle.

Un dernier flashback avant de tirer ma révérence?... Ah, non.

Elle se trouvait bel et bien dans une grande chambre luxueuse, et maintenant qu'elle y pensait, elle sentait le moelleux de l’édredon et la douceur des draps sur sa peau. C'était les derniers rayons du soleil couchant qui éclairait les murs d'une lumière rouge sanguine. Bon, elle était vivante finalement. Et presque à poil sous ses draps, mais ce n'était pas sa première priorité. Elle essaya de se redresser et ravala un grognement de douleur. Ses côtes la faisaient encore souffrir, mais c'était nettement plus supportable. Etonnant. Dans l'état où elle se trouvait avant de s'évanouir, elle aurait pu juré qu'elle allait y rester. S'examinant avec une curiosité détachée, elle constata qu'un grand bandage l'entourait de la poitrine jusqu'à ses hanches. Pas tout à fait à poil donc. Un bruit de pas la tira de ses pensées encore confuses, et la porte s'ouvrit avec précaution. Baal se tenait dans l'encadrure, et cligna des yeux d'un air surpris en constatant qu'elle était réveillée. Un ange passa, puis un deuxième, et avant qu'un troisième ne se pointe, Baal lâcha :

"Salut."

C'était une situation tellement incongrue qu'Elysyon sentit une furieuse envie d'éclater de rire s'emparer d'elle, avant que la douleur ne la ramène à plus de retenue.

"C'est toi qui m'a désapée?"

L'écaflip laissa échapper un son étranglé incompréhensible, en la fixant d'un air incrédule et choqué à la fois.

"Non abrutie, ce sont les Sœurs de Datura!"
"Les Sœurs de Datura?" répété Elysyon en fronçant les sourcils, convaincue d'avoir mal compris.
"Elles-mêmes. C'est Mishra qui les a convaincu de te soigner, ne me demande pas comment il a fait, je n'en ai pas la moindre idée! En même temps, dans ton état, c'était les seules à pouvoir faire quelque chose."
"Dans mon état hein?..."

Sous le regard insidieux de la petite sram, Baal fronça le museau avec colère et croisa les bras.

"Ne crois surtout pas que je vais m'excuser! T'as tout fait pour que ça se produise, alors ne viens pas te plaindre, ok??"

Il leva la tête et parut s'absorber dans la contemplation du lustre au plafond. Elysyon ne répondit rien, trop occupée à maîtriser un nouvel accès de fou rire.

"Elle te plait la chambre?"
"Quoi?"

Elle lui lança un regard interdit, sans comprendre où il voulait en venir. Toujours en évitant soigneusement son regard, Baal marmonna :

"C'est celle de ma mère."

La sram resta sans répondre, les pensées se bousculaient sous son crâne. Etait-ce une marque de gentillesse? De la part de l'écaflip brusque et peu expansif, c'était inhabituel. Elle ouvrit la bouche, puis la referma avant d'avoir articulé un son. Elle ne savait pas comment réagir aux marques d'affection. Elle n'y était pas habituée. Aussi laissa-t-elle à ses vieux automatismes le soin de lui répondre :

"Elle est beaucoup trop grande. Et puis, me dire que je suis allongée sur le même lit où tu as probablement été conçu..."

La porte qui claqua avec violence fut sa seule réponse. Elle s'enfonça dans ses oreillers, en proie à un fou rire nerveux qui la laissa pantelante et à bout de souffle. Il allait vraiment falloir qu'elle y aille plus doucement dans les jours à venir...

"Je ne te comprends pas."

Son cœur rata un battement et elle se releva brusquement, déclenchant une nouvelle vague de douleur dans son côté droit. Helldidi se tenait dans un recoin de la pièce, hors de portée des feux du soleil couchant. La seule vue de la lumière bleue derrière son masque suffit à lui provoquer un frisson le long de l'échine, et elle comprit qu'elle avait peur de lui. Il avait voulu la tuer... Mais de Rushu si elle en laissait paraître quoi que ce soit! Un sourire ironique aux lèvres, elle releva bien haut le menton.

"Tu es venu finir le boulot?"
"Non. J'ai compris la vérité, mais il est regrettable que ce fut trop tard."
"Regrettable... Ne va pas me faire croire que quelqu'un comme toi puisse éprouver des regrets. Tu en es bien incapable. D'ailleurs si tu es ici, ce n'est sûrement pas pour me présenter des excuses."

Il garda le silence, ce qu'elle interpréta comme un signe d'assentiment. Puis il reprit la parole, toujours d'un ton monocorde et sans la moindre intonation:

"Je te l'ai déjà dit : je ne comprends pas. Pourquoi fais-tu en sorte que les gens te détestent? Ce que tu viens encore de refaire, il y a à peine quatre minutes."
"Tu ne comprendrais pas." fit Elysyon en haussant les épaules avec une désinvolture qu'elle était loin de vraiment ressentir.
"Est-ce que tu me hais?"

La jeune sram s'accorda un temps de réflexion, puis se décida de répondre, à la surprise du xelor qui s'attendait à un silence buté. Elle aussi était surprise à vrai dire.

"Pour avoir essayé de me tuer? Bizarrement, non. Je ne sais pas vraiment comment l'expliquer, mais ça me semblait approprié. Mourir de cette façon aurait été dans l'ordre des choses. En revanche je te hais, Helldidi, pour ce que tu es."

S'il fut surpris ou blessé par ses paroles, il n'en montra rien. Pas un de ses muscles ne frémit tandis qu'il gardait son regard rivé sur la jeune sram.

"Oui, précisément pour ça..." se murmura-t-elle autant à elle-même qu'à lui. "Tu ne ressens rien. Tu n'éprouves de véritable attachement pour personne, ta loyauté à l'Arrada Kyus n'a aucun sens. Tu n'as même pas besoin de masque, et pourtant tu en portes un. Rien que pour cela, je te hais."

Sans rien ajouter, le xelor se téléporta et disparut. Ce type devait être allergique aux portes. Mais Elysyon n'étais plus d'humeur à rire maintenant. Elle se recoucha docilement et laissa son regard fixer la fenêtre sans la voir. Elle garda les yeux ouverts longtemps, bien après que le soleil ait disparu et que les premières étoiles ne commencent à briller. Alors que le sommeil la gagnait, elle se demanda si Miyuki viendrait bientôt la voir. Elle savait qu'il était vivant, car son visage angoissé était la dernière image qu'elle avait emporté avec elle avant de sombrer dans l'inconscience. Elle s'était refusée à s'évanouir avant de savoir s'il allait bien...

Quelques heures plus tard, à l'heure où la nuit est la plus sombre, Elysyon se réveilla sans raison apparente. Encore engourdie de sommeil, la sonnette d'alarme qui résonnait quelque part dans sa tête mit longtemps à lui faire comprendre que quelque chose n'allait pas. La forme sombre qui était accrochée au lustre se laissa tomber sur son lit, et elle se retrouva nez à nez avec un masque grimaçant. La dernière personne au monde qu'elle aurait voulu voir dans sa chambre. Jayus.

"Coucou Ely!"

A l'instant même où l'idée d'esquisser un geste lui vint à l'esprit, le sram lui posa sa lame sous le menton délicatement, presque avec douceur.

"Oh, tu vas vraiment faire de la résistance alors que ton iop est alité et affaibli? Tu ne voudrais pas que je lui rende visite après m'être occupé de toi, si?"

Elle lui lança un regard chargé de haine et de morgue, mais se tint tranquille. Jayus hocha la tête avec approbation.

"Bien bien bien, oui, vraiment très bien."

Il posa un pied sur son bandage, et elle ne put retenir une exclamation de surprise et de douleur mêlées.

"Pas un bruit, pas un geste." chantonna-t-il doucement en remontant sa dague le long de sa joue. "Je te veux aussi docile qu'une poupée."

Il laissa passer quelques secondes, et elle sentit qu'il savourait sa peur avec délectation. Jayus n'était pas du genre doux cinglé, oh non. Il pouvait sembler parfaitement normal, exécuter son travail avec brio, mais viendra fatalement le moment où le faible barrage qui contient sa folie cèdera, et dans ce genre de moment, personne ne pouvait prédire quel serait son comportement. Elysyon le savait bien, mais elle s'inquiétait tant pour ce combat qu'elle s'était résolue à faire appel à lui. La fois de trop apparemment.

"Alors, quelle sera ta punition pour avoir manqué notre petit rendez-vous, ma jolie poupée?" demanda-t-il d'une voix enjouée.






Juste un jour dans Arrada... (part X)

“C’est pas passé loin.” commenta Swoin en appliquant consciencieusement son baume cicatrisant sur la paupière d’une sram singulièrement silencieuse.

Malgré la nuit qui régnait encore en maître à l’extérieur, une bonne moitié de la guilde était rassemblée dans le salon, sauf les quelques loirs que même une intrusion dans le manoir ne pouvait réveiller. Dont Miss, qui dormait encore comme une bienheureuse après sa dépense inconsidérée de wakfu, ce qui expliquait la présence de Swoin aux côtés d’Elysyon. Juste derrière elle se tenait Miyuki, silencieux et le bras en écharpe. Il posa sa main valide sur l’épaule de sa protégée, et il y avait tant de violence contenue dans ce geste qu’elle en frémit. S’il retrouvait Jayus un jour, le sram devrait alors se préparer à rejoindre son dieu, aussi doué fût-il.

De l’autre côté de la salle, Gondar tambourinait des doigts avec insistance sur la table vernie, avec une telle aura de colère l'entourant que les autres s’étaient prudemment assis quelques mètres plus loin. Ce n’était pas tant l’agression d’une de ses guildés qui le mettait hors de lui, mais plutôt le fait que pour la première fois, un ennemi ait réussi à s’introduire dans le manoir malgré les importants dispositifs de sécurité qui le protégeaient. Il n’avait jamais apprécié sa petite condisciple, et encore moins depuis l’incident d’hier. Les explications de Mishra la veille, appuyées du témoignage de Miyuki, n’avaient pu apaiser sa méfiance qui passait pour légendaire. Qui plus est, il n’aurait jamais donné son accord pour sa petite manœuvre  qui le privait de la victoire nette et sans bavure qu’il avait tant voulu. Et elle le savait. Qu’elle ait agi dans son dos, au mépris de son autorité, il ne pouvait l’accepter.

La porte du manoir claqua et Bratak fit son entrée, son éternel gobgob enroulé autour de son bras. L’osamodas était un incorrigible rêveur, guère fiable en combat car il n’était pas rare que l’invocateur se désintéresse totalement de la bataille pour se mettre à la recherche d’un trèfle à quatre feuilles, ou s’absorbe dans la contemplation d’un nuage à la forme particulière. Heureusement, ses bêtes étaient bien dressées et savaient ce qu’elles avaient à faire, avec ou sans leur maître. Gondar avait depuis longtemps renoncé à le chapitrer, puisqu’il semblait aussi peu réceptif à ses remontrances qu’au reste. L’osamodas allait et venait donc à sa guise, et il arrivait parfois qu’il se trouve par hasard au bon endroit et au bon moment, comme présentement.

“Mes pisteurs n’ont rien trouvé.” annonça t-il en réprimant en bâillement. “Soit il est loin, soit il a un don incroyable pour se cacher, mais je pencherais plutôt pour la première option.”

Une vague de commentaires suivit cette annonce, mais Elysyon n’y prêta pas attention et chercha Mishra du regard. Elle le trouva confortablement affalé sur le divan, plongé dans un énième bouquin. Pour changer. Comme s’il avait senti le poids de son regard, il leva les yeux et lui adressa un sourire absent. A le voir, on pourrait croire que rien ne s’était passé...

*   

"Alors, quelle sera ta punition pour avoir manqué notre petit rendez-vous, ma jolie poupée?" demanda-t-il d'une voix enjouée.

Elysyon déglutit avec difficulté. Elle était mal. Très mal même. Comment ce taré avait-il réussi à franchir le système de sécurité du manoir? Baal prétendait pourtant que c’était impossible... Tout en sachant que c’était inutile, elle tenta une justification :

“Ecoute Jayus, je... J’ai eu un empêchement imprévu, mais...”
“Chut chut chut...” chantonna-t-il. “Tu es pourtant une disciple appliquée, n’est-ce pas Ely? Oui oui, très appliquée... Et que dit la règle à propos d’un contrat, hmm?”
“Un disciple de l’Ombre qui ne reçoit pas en temps et en heure le paiement convenu selon les termes de son contrat est en droit d’exiger de son employeur les indemnités qu’il juge nécessaires...” récita la petite sram d’une voix qui faiblit sur la fin de sa phrase.
“Très bien!” s’exclama Jayus avec un air de ravissement pur. “Et tu sais que cette même règle s’applique également de sram à sram, dooonc...”
“Jayus, je te jure que...”
“Un oeil fera très bien l’affaire.”

Elysyon se figea à tel point que son souffle mourut dans sa poitrine. La voix de Jayus était maintenant dépourvue de toute trace d’amusement, froide et mortellement décidée. Qu’est-ce qu’il avait dit? Un oeil? Mais il ne pouvait pas... C’était... L’adrénaline envahit son cerveau en même temps que le souffle lui revenait, plus rauque et précipité que jamais.

“Plus tu t’agiteras, plus la douleur sera vive. Reste tranquille, et tout sera fini en moins d’une minute.”

Encore ce ton détaché, d’une impersonnalité et d’une froideur presque... Clinique. Il acheva de la paniquer et de la paralyser totalement. Elle voyait sa lame envahir son champ de vision, son cerveau tournait à toute vitesse, pourtant aucune inspiration salvatrice ne lui vint, elle ne faisait que penser en boucle “non non non non non non non non”... Elle était dans un tel état d’affolement qu’elle ne remarque pas immédiatement que la pointe de son poignard s’était immobilisée à quelques millimètres de sa pupille contractée.

“Mais que?...”

Surpris, Jayus considéra avec étonnement la liane végétale qui était venue s’enrouler autour de son poignet, lui interdisant d’achever sa besogne.

“Franchement, de quoi j’aurais l’air si je devais écrire dans mon rapport mensuel qu’une Arradienne s’est faite énucléée devant moi sans que je réagisse? Les vieux croûtons du Conseil des Guildes viendraient encore m’emmerder, non merci...”

Retrouvant brusquement l’usage de ses membres, Elysyon voulut se jeter sur le côté pour se soustraire à la menace du poignard beaucoup trop proche à son goût, mais mal lui en prit. Dans son mouvement désordonné, elle vint elle-même à la rencontre de la lame. Elle poussa un cri perçant et tomba sur le plancher, les mains crispées sur son oeil droit. Jayus profita de l’occasion pour trancher prestement le lien qui l’entravait, et se jeta aussi sec sur un Mishra qui pour une fois ne souriait pas. Il l’évita avec une vitesse dont elle ne l’aurait jamais cru capable, et contre-attaqua aussitôt, obligeant son adversaire à se cantonner sur la défensive. Un bruit de course retentit dans le couloir, signe que le combat n’était pas passé inaperçu. Jayus ne s’accorda qu’une fraction de seconde pour juger de sa situation, et dans une impensable pirouette arrière, il sauta par la fenêtre. Fenêtre située à quatre étages de hauteur, mais ce n’était pas le genre de détails qui gênaient un sram aussi doué que lui. Sans se soucier de la dizaine d’Arradiens qui venaient d’investir la chambre, le sadida s’accroupit aux côtés de la sram, et la força gentiment à écarter ses mains.

“Mmh, ça aurait pu être pire.” fit-il en examinant l’oeil rougi mais intact. “Va voir Swoin, inutile de réveiller Miss pour une égratignure.”

Elle aurait voulu le traiter de tous les noms, mais elle se sentait complètement vidée, aussi se laissa-t-elle docilement emporter par un Miyuki livide et un Swoin hystérique.

*   

“Bon, ce n’est pas la peine de se mettre tous sur les nerfs pour un seul type.” fit Gondar sur un ton sifflant qui démentait ses paroles. “Bratak, rappelle Baal et Helldidi, ça ne sert à rien qu’ils passent la nuit dehors. Les autres, remontez vous coucher.”

Son ton ne souffrait aucune contestation, et tous le suivirent tandis qu’il montait les escaliers, sauf Elysyon. Elle adressa un regard qui se voulait rassurant à Miyuki, lequel quitta le salon à contre-coeur. Mishra referma son livre et répondit à la question qu’elle n’eût même pas le temps de poser :

“Des enjôleuses de l’île des Chuchoteurs. Il faudra bientôt qu’on aille faire un tour là-bas d’ailleurs... Enfin bref. Ce sont des plantes très spéciales, qui réagissent à la présence des gens qui les entourent et à leurs émotions violentes. Pour ceux qui savent écouter, elles émettent des vibrations très caractéristiques. Pratique, n’est-ce pas? J’en ai disposé un peu partout dans le manoir.”

Elle se demanda brièvement si ces plantes l’informaient également quand Harsa et Ishali couchaient ensemble, émotion violente s’il en était, mais elle chassa cette pensée bien vite.

“Pas la peine de me remercier, j’en aurais fait autant pour chaque guildé.” dit-il en reprenant son livre.
“Je n’en avais pas l’intention!”

Le meneur d’Arrada Kyus suivit du regard la petite sram qui fuyait littéralement par les escaliers, et sa réaction lui tira un petit rire amusé. Quoi qu’il en soit, c’était en bonne voix. Son index glissa sur les pages du livre et s’arrêta à l’endroit où il avait interrompu sa lecture. Il attendrait que Bratak, Baal et Helldidi soient rentrés sains et saufs pour aller se coucher.



Juste un jour dans Arrada... (part XI)

La fenêtre de la chambre avait été entrouverte pour rendre moins pesante la chaude moiteur des nuits brâkmariennes. L’inconvénient quand on vit littéralement au dessus d’un lac de lave en fusion. Un rayon de soleil plus téméraire que les autres se glissa par l’ouverture et tomba sur le tapis. (d’un goût horrible soit dit en passant, comme à peu près tout ce qui se trouvait dans le manoir de Baal. Baal y comprit.) Comme rien ne se produisit, il s’enhardit et monta à l’assaut du lit, passant sur les draps qu’une main capricieuse avait rejeté en boule, et vint éclairer la courbe d’une épaule. La dormeuse ne broncha pas. Il joua un instant à allumer des reflets sanguins dans la chevelure rouge sombre qui tombait presque par terre, puis il passa sur le tatouage qui ornait sa joue droite, mais n’alla pas plus loin. Réveillée par cette soudaine luminosité, Elysyon se tourna sur le côté avec un grognement de protestation. C’était sa première vraie nuit depuis longtemps, elle en aurait bien profité un peu plus… Tant pis. Décidément, elle n’aimait pas le soleil. Aveuglant, révélateur… Et puis il ne lui seyait pas au teint.
 
Elle se mit sur son séant et s’étira prudemment. Au mépris de toute recommandation, elle avait bazardé son bandage hier, mais de toute façon elle était guérie. Enfin, presque guérie pensa-t-elle en sentant une petite pointe de douleur au niveau de la quatrième côte. Tournant la tête vers la porte, un sourire attendri totalement inattendu vint adoucir ses traits boudeurs. Miyuki avait insisté pour monter la garde dans sa chambre, et rien ne l’en avait fait démordre. Il n’existait aucune créature plus têtue qu’un iop avec une idée en tête. Il allait lui falloir plusieurs jours avant de le convaincre de retourner dans sa propre chambre. Ledit iop avait fini par s’endormir, encore assis contre le mur, la bouche entrouverte et son épée à la main. Elysyon s’accorda quelques secondes avant de se lever sans bruit et de déposer ses draps sur les épaules de son protecteur endormi. Puis elle s’esquiva hors de la chambre, aussi silencieuse qu’une ombre.
 
En traversant le couloir, elle entendit plusieurs voix provenant de la chambre voisine. Curieuse, elle s’approcha sur la pointe des pieds et colla son oreille contre le panneau de bois. Oui, elle avait aussi la vilaine habitude d’écouter aux portes. Même si aux yeux de ses congénères, c’était plutôt une qualité. Sauf erreur de sa part, il s’agissait de Swoin, Miss et Canna.
 
"C’est complètement dingue cette histoire !"
"J’ai cru qu’il blaguait au début, mais non ! Du coup j’y suis allé, mais je n’y croyais pas une seconde."
"Et-et après ?"
"Je suis arrivé devant le couvent, et la portière n’a même pas voulu me faire entrer."
"Normal !"
"Elle allait refermer le judas, alors j’ai crié que je venais de la part de Mishra d’Arrada Kyus en montrant mon insigne."
"Et ?"
 
Derrière la porte, Elysyon esquissa un sourire ironique. En orateur théâtral qu’il était, Swoin savait ménager ses effets et maintenait les deux autres en haleine. Mais elle-même sentait sa curiosité piquée au vif, aussi écouta-t-elle la suite avec attention.
 
"D’un coup, la vieille est devenue silencieuse. Puis elle m’a demandé d’attendre ici, et son ton avait complètement changé ! A peine deux minutes plus tard, pouf ! La porte s’ouvrait et trois guérisseuses en sortaient, sacoches sur le dos et tout !"
"Mais j’y crois paaaas !"
"Et pas n’importe qui attention, à voir la coiffure il s’agissait de la Gardienne en chef, Meiriel, et ses deux bras droits !"
"Me-Me-Meiriel ??"
"Pas étonnant qu’Elysyon soit déjà sur pieds, la dernière fois qu’elle est sortie de sa retraite, c’était pour soigner la fièvre des marais de l’héritier de Bonta, tu te rends compte ??"
"Je donnerais cher pour savoir ce qui Mishra a bien pu faire pour que son simple nom suffise à la faire venir jusqu’ici…"
"Eh bien, surtout vous le gardez pour vous, mais…"
 
A ce stade, Swoin avait baissé la voix pour prendre un ton de conspirateur, et Elysyon dût littéralement écraser son oreille contre la porte pour entendre le reste.
 
"… quand Elysyon a été rapatriée, Meiriel n’est pas rentrée tout de suite. Elle est allée discuter avec Mishra, et tous les deux avaient l’air assez proches, si vous voyez ce que je veux dire…"
"Noooon !"
 
La petite sram étouffa un éclat de rire et s’écarta discrètement de la porte. Mishra et la Gardienne en chef des Sœurs de Datura ? C’était le plus gros scoop de l’année ! Elle s’éloigna dans le couloir d’un pas dansant, soudain d’excellente humeur.



 

A l’étage inférieur, le salon était beaucoup plus calme que ces derniers jours. L’agitation de cette semaine était une exception. En général, les Arradiens ne venaient ici que pour affaires, et menaient leur propre vie à l’extérieur le reste du temps. En fait, le manoir était aux trois quarts vide la plupart du temps. Seuls tournaient les habitués : Baal parce qu’il était quand même chez lui, Gondar qui tenait à fédérer tout le monde, Mishra parce qu’il était nourri/logé gratos, Harsa et Ishali parce que le manoir était leur love-hôtel attitré, et Helldidi parce que… Parce que. Sans compter Miyuki et elle-même, parce qu’il n’avait pas assez de place pour la loger chez lui, et qu’il était hors de question qu’ils soient séparés.
 
Les quelques Arradiens présents étaient sur le départ : Gondar, Swoin, Miss et un iop prénommé Pewa qu’Elysyon n’aimait pas, car il était moins doué que Miyuki. Canna était déjà reparti miner, jugeant sans doute que les économies dangereusement basses de la guilde allaient les mener tout droit à la faillite si lui, Canna Demi Doigt, ne faisait rien pour les sauver. C’est pas comme si Arrada Kyus était la guilde la plus puissante de Brâkmar, voir du monde des Douze. Enfin bref.
 
"On part quelques jours à Bonta voler quelques plantes et arbres rares." lui expliqua Gondar sans même daigner la regarder. "Tu viens ?"
 
Sous la question qui n’en était pas une, se cachait en fait un ordre. La petite sram se retint à grand peine de lever les yeux au ciel. Elle n’avait pas la moindre envie de se taper la longue marche jusqu’à la cité des Anges en leur compagnie, et Gondar le savait très bien. Monsieur faisait juste sa petite crise d’autorité. En temps normal, elle aurait fait semblant d’acquiescer et leur aurait discrètement faussé compagnie dès que possible. Mais aujourd’hui, elle n’avait même pas envie de remonter pour faire mine de préparer son sac. Très bien puisque c’était comme ça…
 
"Ça aurait été avec plaisir, mais ma blessure me fait encore très mal, je ne pense pas que je supporterais une si longue marche… Helldidi n’y a pas été de main morte…"
 
Gondar ne fut pas dupe de son petit manège, mais les trois autres tombèrent dans le panneau : devant sa mine peinée et sa petite voix plaintive, ils se dandinèrent sur place d’un air coupable, se sentant fautifs de l’avoir cru traîtresse et d’avoir voulu sa mort. Exactement ce qu’elle voulait. Derrière son masque, Gondar fulminait en silence, mais il choisit de ne rien dire et se défoula sur la porte d’entrée, qu’il défonça à moitié en l’ouvrant d’un violent coup de pied rageur. Les autres échangèrent un regard consterné et le suivirent en silence, Miss en dernière qui ferma la porte avec plus de douceur que son meneur, avec un dernier regard d’excuse pour la petite sram. Elle l’ignora superbement, et laissa apparaître le large sourire narquois qu’elle retenait depuis tout à l’heure. Enfin seule. Elle alla chiper un gâteau au seigle dans la réserve personnelle de Petitpote dont elle avait craqué le code du cadenas depuis longtemps, et flâna dans le salon sans but précis. En attendant que Miyuki se réveille, elle n’avait rien à faire. C’est le problème quand on se retrouve enfin seule, pensa-t-elle en se laissant tomber sur le sofa, c’est qu’on a personne à énerver. Elle trouvait que le coussin sous sa tête était bien inconfortable, avant de se rendre compte que ledit coussin était en fait un des innombrables bouquins de Mishra. Curieuse, elle fourra son nez là où le sadida avait arrêté sa lecture. Bla bla bla bla… Pouah, encore un de ces essais sans intérêt et barbant au possible ! Elle jeta le livre sur la table avec une mimique dégoûtée, en prenant bien soin de ne pas garder sa page.
 
Elle s’adonnait à une de ses activités favorites, c'est-à-dire l’entretien de ses innombrables lames non magiques, quand le meneur d’Arrada Kyus descendit l’escalier d’un pas lourd, l’air encore ensommeillé. Le sadida avait toujours du mal à émerger. Elle lui lança un coup d’œil vaguement surpris, ne s’attendant pas à le trouver encore au manoir. En général, quand Gondar organisait des sorties en guilde, Mishra s’arrangeait toujours pour prendre la poudre d’escampette. Il lui adressa un salut poli, qu’elle ne lui retourna pas, évidemment. Ignorant la dizaine d’autres fauteuils confortables qui pullulaient pourtant dans le manoir, il vint s’asseoir au bout du sofa sur lequel était affalée la petite sram, au grand déplaisir de celle-ci. En récupérant son livre légèrement chiffonné, il lui lança un regard en biais mais ne fit aucun commentaire. Dommage. Elle entreprit de l’asticoter du bout du pied, une technique qui donnait en général de très bons résultats en moins d’une demi-heure. Et, effectivement…
 
"Je voudrais te demander une chose, Elysyon."
"Hmm ?" fit-elle sans cesser son petit jeu.
"Ne communique plus d’informations sur Arrada Kyus aux autres guildes, s’il te plait."
 
Le pied s’immobilisa immédiatement.
 
"De quoi tu parles ?" demanda-t-elle sur un ton soudain méfiant et vaguement menaçant.
"Pas à moi, s’il te plait." répondit-il sans se départir de son sourire amical. "Tu savais que Jayus travaillait en parallèle avec Polaris ?"
 
La sram resta silencieuse une minute, puis abdiqua avec un soupir résigné.
 
"Je n’en étais pas sûre." avoua-t-elle. "Il m’avait laissé entendre qu’il bossait pour des gens importants, mais je ne savais pas qui exactement… Même si je m’en doutais."
"Et malgré ça, tu lui as quand même échangé notre stratégie contre des informations personnelles sur le Corbeau Noir ?"
"Mais putain, Gondar qui lance nos meilleurs guerriers contre un ennemi dont on ne sait RIEN, et sans demander l’avis de personne, je suis la seule que ça énerve ??" cria la sram en écartant les mains avec exaspération. "e n’ai fait que récolter des informations pour augmenter les chances de victoire de notre équipe, point barre. Si Polaris était arrivé avant nous, soit ils se faisaient démonter en affaiblissant quand même le piaf, soit ils gagnaient et grand bien leur en fasse !"
"Comme ça, Miyuki n’aurait pas eu à la combattre, n’est-ce pas ?" termina Mishra à sa place.
 
Elysyon ne prit pas la peine de répondre, et le silence s’étira, seulement rompu par le bruit des pages que Mishra tournait pour retrouver son passage.
 
"Tu ne devrais pas le surprotéger comme ça. Miyuki est un iop très doué, une foudre de guerre comme j’en ai rarement vu. Il aurait très mal pris le fait que tu veuilles le priver d’un combat aussi stimulant, tu ne crois pas ?"
"…"
"Et comme nous savons tous les deux que tu ne voudrais le fâcher contre toi pour rien au monde, la meilleure solution est donc de ne plus recommencer ce genre de choses."
"Ça va, j’ai compris." bougonna-t-elle en regardant ailleurs.
 
Le sadida sourit en retrouvant sa page et reprit aussitôt sa lecture. Elysyon garda le silence encore quelques instants avant de finalement poser la question qui lui brûlait les lèvres :
 
"Si tu le savais, pourquoi tu as menti aux autres en prétendant que ce n’était qu’une coïncidence, que les Polaris étaient si doués qu’ils en seraient forcément venus aux mêmes conclusions que nous ?"
"Parce que certains ne te l’auraient pas pardonné." répondit-il sans lever le nez de son livre. "Je ne voulais pas qu’il t’arrive des bricoles."
"Pourquoi ?"
"Parce que je pense sincèrement que tu en vaux la peine."
"… T’es bizarre."
"Certes."

Un ange passa, puis...

"Alors comme ça, toi et Meiriel?..."

Leur conversation fut interrompue par un fracas assourdissant, accompagné d’une lueur bleutée aveuglante. Elysyon eut à peine le temps d’empoigner sa dague qu’une forme sombre brisa le plafond et s’écrasa sur le plancher avec force grincements métalliques. Brièvement, la petite sram se dit que pour un manoir réputé imprenable, ces derniers jours, on y entrait comme un moulin.
_________________
Comment en est-on arrivé là?


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MessagePosté le: 14/09/2012, 15:32    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: 07/10/2012, 23:42    Sujet du message: "Juste un jour dans Arrada..." Répondre en citant

T'écris pas assez vite need la suite !!!

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MessagePosté le: 08/10/2012, 09:37    Sujet du message: "Juste un jour dans Arrada..." Répondre en citant

J'ai perdu le fil perso Sad
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MessagePosté le: 06/04/2014, 20:38    Sujet du message: "Juste un jour dans Arrada..." Répondre en citant

J'aimais beaucoup cette comédie, ah quel bonheur serait de l'actualiser en mode plagiat !
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 22:19    Sujet du message: "Juste un jour dans Arrada..."

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